Arachné

Extrait de « Pratique de la tapisserie » de Julien Coffinet

« Arachné, nous dit le mythe, était une Lydienne, une simple mortelle.

Le père était pauvre mais teinturier réputé dans l’art de colorer les laines. Fait important, bien entendu, pour sa fille licière. A toutes les étapes de la tapisserie, la teinture apparaît, et joue un rôle important. La question des coloris solides conditionne constamment l’art du licier dont le produit très coûteux se doit d’être honnête et durable ; c’est en tout cas, ce que prescrivaient les règlements d’autrefois.

Arachné filait elle-même ses laines. Il est clair que des différences existaient entre les résultats du travail des fileurs, et que la qualité du fil, fin et surtout régulier, avait une importance primordiale pour le licier avant l’ère industrielle.

Dans notre ère industrielle, si les teintures demeurent la cause de nombreuses difficultés pour le licier, la filature, au contraire, ne pose plus guère de problèmes ; mais certains amateurs préfèrent la laine filée à la main, plus irrégulière.

Les laines filées et teintes, Arachné tissait des tapisseries avec tant d’habileté, un talent si remarquable que les nymphes se rassemblaient pour la voir travailler. L’humilité de son foyer paternel ne l’empêcha pas d’obtenir une renommée très étendue, qui la rendait plus noblement orgueilleuse que ne l’eût fait une naissance illustre ou divine.

Point d’artiste qui ne soit artisan. Les arts sortent des travaux du potier, du tailleur de pierre, du menuisier, du tisserand ; dans les œuvres de tout bon artisan se remarquent les traces de gestes sensibles qui dénoncent l’artiste virtuel. Mais l’artiste dépasse l’artisan, va plus loin que ses compagnons dans un effort qui marque son travail par une qualité d’expression individuelle, difficile à définir mais très présente, qui semble ne devoir rien à personne, et qu’il est impossible d’imiter.

L’art d’Arachné provoqua des murmures : la fille d’un simple teinturier pouvait-elle tisser seule de tels ouvrages ? À supposer que ce fût vrai, au moins fallait-il qu’Athéna elle-même l’eût initiée aux secrets de l’art de la tapisserie.

Athéna, protectrice des fileuses, des brodeuses et des tisserands, auteur de la découverte de l’huile d’olive, inventeur du quadrige et du char de guerre, constructeur de l’Argo. Athéna, modèle de l’artisan raisonnable, ingénieur de l’Olympe, expert technique, officier du génie militaire et déesse de la raison.

Tout artisan se fût senti flatté que l’opinion lui donnât Athéna pour maître. Arachné s’offensa. Elle réagit comme l’eût fait en 1930, un peintre de Montparnasse félicité d’être le disciple d’un professeur académique, ou d’un sénateur membre de l’institut.

Elle avait le sentiment d’avoir été son propre maître, de s’être formée elle-même par son effort, et d’avoir atteint une qualité de travail toute personnelle. Avoir été, être aidée par Athéna, pour qui la prenait-on ? Que celle-ci vienne donc tisser à côté d’elle : on comparera les œuvres et on jugera !

Le défi est relevé : déesse et mortelle s’affrontent. Les métiers sont dressés, les fils de chaîne tendus, et séparés en deux nappes par un roseau. Puis le tissage commence : la trame est passée au moyen de broches de buis.

La tapisserie d’Athéna représente les dieux du ciel, augustes et majestueux, aux côtés de Jupiter ; Athéna figure sur la scène, casque en tête, bouclier au bras et lance au poing ; aux quatre coins de la tapisserie viennent les histoires d’hommes trop orgueilleux, écrasés par la colère céleste.

Arachné ose tisser les amours les plus coupables des dieux, celles qui les unirent à des mortelles trompées par les apparences ; travail parfait mais œuvre irrespectueuse.

D’un côté, l’autorité et le conformisme ; de l’autre la liberté de l’artiste indépendant.

Vexée comme une mortelle de la plus vulgaire argile, Athéna s’abandonne à la colère, déchire la tapisserie de sa rival, frappe Arachné.

Sans espoir contre la déesse, outragée, la Lydienne recourt à la forme la plus aigüe de la protestation, elle se passe une corde autour du cou et se pend.

Touchée, Athéna intervient et métamorphose la désespérée en araignée qui, éternellement, tisse sa toile.

Fin tragique et lamentable ? Non pas, disent mythologues et psychologues, bien plutôt mort et résurrection initiatiques ; l’araignée est la filandière par excellence ; elle paraît symboliser ici celui ou celle qui trouve sa personnalité et son équilibre dans un travail toujours renouvelé, ce qui est le propre de l’artiste ; par ailleurs l’araignée est de nature lunaire, comme les abondantes divinités filandières et tisseuses dans toutes les mythologies.»

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par arachné Posté dans Autre

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